Joël, Nathalie, Philippe,
Dans cette journée forte en émotions, je me joins à vous pour dire au revoir à Michel, votre papa, le Père Doux ou encore Patoche, comme l’appelait Mireille.
Quel symbole, en tout cas pour moi, d’avoir choisi le quai Rambaud pour se souvenir de lui : mes deux Pères du Kayak réunis en un seul instant. Bien sûr, Joël, j’ai saisi le clin d’œil avec la Péniche ! Encore une idée en avance sur son temps.
Le Père Doux, un sacré bonhomme
Michel était un athlète, un coureur de demi-fond avec un souffle au cœur. Pourtant, du cœur, il n’en a jamais manqué. Avec, parfois, souvent même, une immense pudeur à montrer ou à exprimer ses émotions et ses sentiments, au risque de paraître froid. La pomme ne tombe jamais loin de l’arbre, Joël ! Heureusement, la nature chaleureuse de Mireille savait faire fondre la glace, toujours.
Pas facile de s’approcher du bonhomme, mais ses actes parlaient bien plus que ses mots. À 39 ans, pour devenir champion du monde en 1979, il a fallu qu’il accepte de se mettre à genoux. Et, avec quelques décennies d’avance, il a montré la voie à de nombreux sportifs en matière de longévité de carrière.
Des souvenirs, des histoires et quelques exploits…
Que de souvenirs, que d’histoires racontables nous avons vécus avec lui ou grâce à lui ! Michel a transmis à plusieurs générations de pagayeurs, qu’il a côtoyés, formés ou entraînés, l’amour des sports de plein air. Outdoor, comme on dit en anglais, hein, Toutoune ?
J’ai encore en mémoire ces sorties de ski de fond à Autrans : départ à 16 h, descente de nuit et arrivée à la caravane, parfois un peu ensanglantés. Mireille nous y attendait avec un chocolat chaud — du moins dans mon souvenir —, mi-inquiète, mi-résignée…
Et puis, il y a le fameux « Pont plus loin », qui a marqué ceux qui étaient prêts à le suivre jusqu’au bout du monde. Enfin, cette fois-là, jusqu’à la mer ! On ne lui a jamais retiré notre confiance, notre foi, même après qu’il nous eut envoyés sur un parcours de classe IV, avec des chutes de quatre mètres, à bord de nos bateaux de descente… Les gros signes qu’il nous faisait depuis la route, 300 mètres au-dessus, étaient censés nous indiquer qu’il s’était trompé de parcours !
Il savait marquer les esprits. Lors d’une descente de l’Azergues en plein hiver, après trois descentes, nous arrivons en bas complètement gelés. Avec Joël et Jean-Mi, nous lui demandons, un peu inquiets mais espérant tout de même quelques encouragements :
« Alors ? »
Réponse : « C’est mou. »
Voilà, tout était dit. Dans les années qui ont suivi, nous avons remporté les Championnats de France par équipe plusieurs f de suite !
Un caractère, des convictions et une intégrité sans faille
Michel n’avait peur de rien, ni de personne, et même pas de la mort. Lui qui, aux Championnats du monde de Merano en 1971, avait mis une corde autour de son hiloire pour ne pas déjuper… Mireille, elle, n’était pas impressionnée !
Ce tempérament lui a valu d’être immédiatement adopté par les Corses et a permis à de nombreux descendeurs de découvrir leurs rivières magiques et leurs habitants si attachants.
Le respect qu’il inspirait à tous ceux qu’il a rencontrés était unanime. Michel était d’une intégrité infaillible. Aujourd’hui, il serait sans doute impossible qu’un entraîneur national entraîne une équipe d’athlètes dont son propre fils, tant on parlerait de conflit d’intérêts. À l’époque, cela n’a jamais été remis en question.
Cette situation n’a certainement pas toujours été simple pour Joël. Pourtant, je t’ai toujours admiré pour la manière incroyablement élégante dont tu l’as gérée, et dont j’ai moi-même directement bénéficié.
Sans le Père Doux, sans Joël, sans LES DOUX, je n’aurais pas connu les quelques réussites en bateau que j’ai eues. Mais surtout, je ne serais pas devenu celui que je suis. Et, franchement, ce n’était pas gagné !
Bien plus que le kayak : une famille
Dans les moments où la vie n’a pas été tendre avec moi, Michel a été là. Vous avez été là. LES DOUX, toute la famille. Une famille dont je me suis senti faire partie depuis toutes ces années.
Les souvenirs de Michel sont bien sûr indissociables de Mireille, mais aussi de la relation si particulière que j’ai avec Joël : plus complexe qu’avec un frère, plus profonde qu’avec un copain… difficile à expliquer, tout simplement.
Et puis Philippe, le petit frère que je n’ai pas eu, une boule d’émotions dans laquelle je me reconnaissais, un rebelle attachant.
Et Nathalie, qui, en m’invitant à son mariage en Corse, m’a rappelé ce que l’amour pouvait être, à un moment où j’en avais le plus besoin. Merci de me l’avoir rappelé aussi lors de ton anniversaire à Interlaken !
Un dernier passage de la ligne d’arrivée
Michel est parti comme il a vécu : selon ses propres termes, selon sa volonté.
J’ai pu le remercier quelques jours avant son dernier passage de la ligne d’arrivée. J’en suis heureux, et j’espère que lui aussi.
À vous tous, LES DOUX au sens large — Christine, Félix, Maureen, Victor et tous les autres —, je souhaite de trouver le courage de traverser cette nouvelle épreuve et de parvenir, assez vite, à ne garder que les bons souvenirs. Et il y en a plein !
Vous avez la chance d’être tous les trois réunis. C’est précieux… Il faut cultiver ça.
À bientôt, LES DOUX. Je vous aime.
Grosses bises,
Antoine